mercredi 9 juin 2021
20:30

MAGENTA

Organisateur : Because

Gratuit

RÉSERVER

C ’EST  LE MONDE D’APRÈS FAUVE. ÉLECTRONIQUE, AÉRIEN, HYPNOTIQUE, CINÉMATOGRAPHIQUE, CÉRÉBRAL, DANSANT.

Qui s’adresse aux pieds et à l’âme. Qui joue autant de la boucle que des mots, comme un stroboscope sur nos angoisses maquillées. Il y a, bien sûr, le souvenir encore tenace de la déferlante de cette bande de garçons anonymes. Presque huit ans déjà. Cas unique dans la musique française : les salles bondées avant même la sortie d’un album, la série de vingt Bataclan, les textes exutoires et incandescents, le spoken word ardent et offensif, l’énergie affolante, l’effet de miroir auprès d’une génération basculant dans la vie active, trois disques et un live, trois ans de tournée, 150.900 kilomètres avalés. Et une mise en sommeil, qui n’a rien du coup de tête. Le collectif avait prévenu de la fugacité du projet. Ne rien gâcher. Ne pas instrumentaliser ce qui avait été conçu, au départ, comme un usage thérapeutique. Les garçons s’en réfèrent parfois à Brel pour donner un début d’explication : « Je suis parti le jour où j’ai senti que j’avais un gramme d’habileté… » Comprendre que ces garçons-là ne veulent ni se reposer sur un savoirfaire, ni appliquer une recette.

Le clan éprouve ainsi une saine envie de tout remettre à plat, de changer de braquet, d’explorer d’autres territoires. Dernier concert de Fauve un samedi soir. Branchements des synthés deux jours plus tard. L’action se déroule il y a cinq ans, dans l’appartement parisien de l’un des membres, boulevard de Magenta. Point de départ d’une nouvelle aventure, d’un nouveau geste artistique. D’une autre identité aussi. « Un peu par hasard, on est retombés sur des titres de la French Touch de notre pré-adolescence. Ça a été un vrai choc esthétique, cette redécouverte. Il y a un intérêt pour les machines qui est né pendant Fauve, à travers le hip hop, le sampling, et qui a basculé vers la musique électronique, non pas en écoutant les trucs du moment mais plutôt les deux premiers albums de Daft Punk, Étienne de Crécy, Cassius, Alphex Twin,… » Une trajectoire patiente impulsée par l’acquisition de machines, l’apprentissage de nouvelles méthodes de composition, pensée initialement comme un projet instrumental puis rattrapée par la nécessité de dire. « Contrairement à Fauve, on a commencé les morceaux par la musique et non plus le texte. La priorité ici c’était le son, le corporel… Mais on a eu à nouveau envie de parler. Remettre de la voix et des mots, c’est un exercice assez violent. Il n’y a jamais de fiction, on ne fonctionne pas de la sorte. » De l’abnégation, de l’acharnement, de la résilience, un esprit fraternel intact, des choix toujours validés à l’unanimité, Magenta ne s’est accordé aucun répit pour essayer d’être à la hauteur de la tâche. L’album, précédé d’un EP Long Feu sorti en juin dernier (dont les morceaux Assez ?, Tom Tom Club et Chance (en duo avec Vendredi sur Mer)), s’intitule Monogramme. Une allusion à ce blason invisible, cet insigne spirituel, qu’ils arborent au coeur depuis leurs années de jeunesse, évoluant avec eux au gré des aventures vécues. Ce lien impalpable qui les rassemble malgré tout, dans les joies comme dans l’adversité. Ce disque s’impose comme la photographie d’une formation en plein renouveau esthétique et évolution mentale. « Il y a eu de nombreuses versions, différents chemins empruntés pour arriver à cet assemblage final de morceaux allant de l’électronique stricte à d’autres plus proches de la chanson ».

Magenta dessine des courbes protéiformes, aiguise les angles, s’affranchit des codes. Un alliage d’ancien et de moderne, mouvant, audacieux, où s’immisce la sensation groggy des lendemains de soirée agitée (Avant), une percée West Coast solaire sous couvert d’un souvenir de jeunesse (Ultramarine*), un exercice de style hanté par une tension sourde (2019 – et son défilé clinique de titres de presse), une jouissive décharge d’adrénaline d’after (Assez ?). Les textes, plus ramassés et moins frontaux qu’autrefois, se parent d’une noirceur diffuse, d’une mélancolie intense, d’un élan cathartique. Même intensité, même force évocatrice. Et puis la voix, l’autre grande affaire du disque. Agile, libre, pulvérisant même les aigus au cours de la supplique Maman. « On s’est beaucoup fascinés pour le R&B anglo-saxon d’aujourd’hui. C’était un laboratoire et on a essayé sans relâche de trouver le bon dosage, pour que la voix soit assez présente sans prendre le pas sur la musique ». Lucidité couperet éveillée par le passage du temps (Faux), amours en jachère embrassant une house à la brume épaisse (Nikki III), soutien empathique dans la lignée thématique de Fauve façon Kané ou Blizzard (Honda Wave), musicalité des mots à la New Order (Solide), questionnement désenchanté et boucle funk samplée (Boum Bap), instant d’abattement draguant l’Eurodance (Fatigué).

En fin de parcours, le titre Monogramme. Cri du cœur à la fois flottant et viscéral, en suspension entre ciel et terre, allusion à cette amitié indestructible et à la réaffirmation du lien. « Si le temps nous laisse de côté/Que le chagrin nous chope/ Resteront ces moments/ Et ces grands soirs/Oui moi j’ai bien signé/Signé avec toi  ». Une ultime offrande magnétique qui cristallise la démarche et scelle ce pacte de Vie.